Enjeux d’enseignement supérieur et dimension réglementaire Par le Dr Elhadji Mounirou NDIAYE, (Enseignant-chercheur, Chef du Département Sciences économiques et de Gestion, Université de Thiès)
La période 2000-2010 a vu pulluler une multitude d’écoles de formations professionnelles au Sénégal. Ainsi, les pionnières, CESAG, Université Dakar-Bourguiba, ISM et IAM, créées à partir du milieu des années 90 ont été suppléées par plusieurs autres écoles parmi lesquels on peut citer l’université du Sahel, HEC Dakar et l’IPG. Les années 2000 ont été la période d’un foisonnement sans précédent des écoles de formations supérieures professionnelles. On peut citer parmi les plus grandes : ITECOM, Hampaté BA, IICF, IPE, BEM, Euromed Université, ISMEC, 2IM, etc. Parallèlement, il s’est développé au sein de l’université Dakar, des formations payantes dont la première à citer est l’IFACE (Institut de Formation en Administration et Création d’Entreprises), créée à la faculté des sciences économiques et de Gestion (FASEG) de Dakar dès la fin des années 1990. Il s’agit d’une école structurée, fonctionnant quasiment comme les écoles privées, et qui a souvent suscité l’indignation des étudiants de la FASEG, dénonçant une privatisation rampante de l’enseignement supérieur. Mais cette révolution est de plus en plus adoptée dans les autres facultés de Dakar, à Saint Louis (UGB) et même dans les nouvelles universités (Thiès, Bambey et Ziguinchor), où les professionnels et les étudiants, dont les moyens le justifient, peuvent s’inscrire dans des formations payantes. Dans la même mouvance, plusieurs écoles privées de formation, jadis spécialisées dans le Moyen et le Secondaire, se sont ouvertes à la formation supérieure avec des propositions de diplômes Bac + 2, tels que le BTS ou le DEC. Il en est ainsi des écoles catholiques telles que Notre Dame ou Saint Michel, qui proposent maintenant des diplômes allant jusqu’au Master 2. Dans l’ensemble, les formations privées couvrent de plus en plus l’ensemble des domaines du savoir. Même l’autorisation de formation payante en pharmacie a été accordée à Euromed Université qui, depuis 2009-2010, offre une formation dans ce domaine pointu.
Cette dynamique fait état d’une véritable révolution, qui a fait du Sénégal l’une des cinq principales destinations des étudiants étrangers en Afrique noire. En guise d’illustration, signalons que l’IAM compte en moyenne un peu plus d’un millier d’étudiants, dont une majorité d’étudiants étrangers, venant essentiellement de pays francophones (Gabon, du Congo, du Burkina Fasso, de la Côte d’Ivoire et du Mali). Néanmoins, cette évolution rapide du macrocosme de l’enseignement privé suscite, à la fois, espoir et inquiétudes chez tous les observateurs. D’emblée, il importe de relater les trois avantages fondamentaux de cette prolifération des écoles privées de formation supérieure.
1°) Au même titre que les dragons asiatiques, la stratégie de développement du Sénégal se veut de jouer la carte de la croissance endogène. En effet, le rôle du capital humain est central dans la quête du développement. Les travaux de Barro et de Lucas (2000) montrent que les pays ayant mis l’accent sur l’éducation et la formation pendant les trente dernières années, ont enregistré les meilleurs taux de croissance économique. Les économistes sont unanimes sur le fait que l’essor économique des dragons asiatiques relève de leur grande propension à investir dans l’éducation dans les années 60 et 70. La Chine a également fait de l’éducation et la formation sa priorité depuis le début des années 80, et elle s’est actuellement logée dans une dynamique de croissance inégalée (18% de croissance industrielle en 2007, par exemple). C’est dans ce cadre que s’inscrivent les importants efforts de l’Etat sénégalais en matière d’éducation à partir des années 2000. Le budget de l’éducation national a été officiellement porté à 40% du budget général de l’Etat à partir de 2003. Ce support financier a permis de faire face, tant bien que mal, à l’augmentation exponentielle d’une demande d’éducation, tirée par une bonne politique de scolarisation et de réduction de l’analphabétisme, mais aussi par une population en forte croissance et de plus en plus jeune. La création des universités de Bambey, de Thiès et de Ziguinchor, opérationnelles depuis la rentrée 2007-2008, a permis de juguler l’encombrement des universités de Dakar et de Saint Louis (1). Mais, en dépit de la grandeur des moyens, l’orientation des nouveaux bacheliers posent les mêmes problèmes d’une année à l’autre avec environ 5000 bacheliers flottants durant chacune des années 2010, 2011 et 2012.
2°) L’insuffisance du dispositif public de formation supérieure légitime et justifie systématiquement l’émergence des formations privées. Ainsi, on peut remarquer que plusieurs étudiants non orientés s’inscrivent dans les écoles privées ou dans les formations initiales payantes proposées par les universités. Saint Louis et Bambey en sont deux exemples, et l’université de Dakar est plus tournée vers la formation continue payante. A l’université de Thiès, une formation payante en Licence 3 Banque-Finance a été ouverte en 2010. Ces formules de formation privée constituent un élément complémentaire, qui permet à l’Etat de canaliser la demande d’enseignement supérieur. C’est pourquoi, certains inscrits aux écoles privées peuvent prétendre à la bourse de l’Etat et même dans certains cas, c’est l’Etat qui paie, selon des mécanismes bien définis où le mérite est normalement promu. En outre, dans le cadre du renforcement du capital humain dans l’administration publique et dans les entreprises sénégalaises, ces écoles privées offrent des formations continues qui intéressent visiblement les travailleurs moins diplômés. L’institut Supérieur de Finance, l’Ecole Supérieure de Management de Projet (ESMP) et la FASEG s’illustrent beaucoup dans ces offres de formations.
3°) Comme dans une logique de spécialisation, le Sénégal s’est imposé comme une destination privilégiée des étudiants étrangers en Afrique de l’Ouest. Cette situation n’est, tout de même, pas indépendante de l’instabilité sociopolitique de certains pays de la sous région. Mais, les rares études menées montrent que le Sénégal est un pays où la qualité de l’enseignement est unanimement appréciée, du fait notamment du grand nombre de docteurs que compte le pays, dans les tous les domaines. L’arrivée massive d’étudiants étrangers est synonyme d’arrivées massives de devises, qui impactent visiblement bien sur le Revenu National du pays. Plusieurs jeunes diplômés sénégalais gagnent également leur vie en dispensant des enseignements dans les écoles privées de formation supérieure. Tel était un avantage à ne surtout pas manquer.
Cependant, il se manifeste de plus en plus un laxisme et un laisser-aller qui risquent d’engouffrer tous les acquis du Sénégal à ce niveau. L’absence de mécanismes régulateurs efficaces se fait de plus en plus sentir dans le pays. La multiplicité des écoles privées d’enseignement supérieur ternit de plus en plus la crédibilité des diplômes délivrés. L’on a vu en 2006 des diplômes sénégalais rejetés au Gabon à cause du caractère douteux des écoles sénégalaises où ils ont été délivrés. Les critères d’attribution des autorisations d’ouverture d’écoles privées sont entachés d’une incurie et d’un laxisme profonds, qui risquent d’annihiler l’ensemble des avantages escomptés. Par ailleurs, plusieurs écoles officient dans le milieu sans que leurs diplômes ne soient validés par les instances du CAMES (Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur). Quelques écoles seulement bénéficient de la reconnaissance du CAMES sur leurs diplômes. Dès lors, plusieurs efforts restent à fournir pour la protection du système, qui risque de sombrer devant la prolifération des écoles bas de gammes dont les promoteurs sont uniquement intéressés par des gains faciles à court terme. C’est pourquoi, on a vu des écoles créées une année, puis disparaître l’année suivante. Ainsi, il est question de la préservation d’un patrimoine national et d’une réputation très précieux : la place du Sénégal dans le monde du savoir, la crédibilité des diplômes et une source de devises pour le pays. Parallèlement, la logique de profits ne devrait jamais primer sur les exigences de professionnalisme et de qualité de l’enseignement. Cette problématique implique une responsabilité entière de l’autorité publique. Il faut ainsi saluer les efforts d’organisation du ministère de l’enseignement supérieur, notamment avec la création prévue de l’ANAQ (Agence Nationale d’Assurance Qualité), dans le cadre de ses efforts de mise aux normes internationales des universités sénégalaises, relativement à l’adoption du système LMD. Un tel dispositif est censé être élargi à la formation privée. Dans cette dernière sphère, la limitation du nombre d’établissements à chaque niveau (élémentaire, moyen, secondaire et supérieur) est nécessaire, au nom de la régulation et du contrôle efficaces de la qualité des services d’éducation privée offerts. Il est donc davantage question de régulation. Dès lors, l’ANAQ ne devrait-t-elle pas être fondue dans une grande Commission de Régulation de l’Enseignement Supérieur (CRES) ?
(1) Cf Elahdji Mounirou NDIAYE (2010), L’économie Sénégalaise : enjeux et problématiques, L’Harmattan.
Dr Elhadji Mounirou NDIAYE,
Enseignant-chercheur, Chef du Département Sciences économiques et de Gestion, Université de Thiès
(elhadjimounirou@gmail.com)